cailloux n°83 : la terre nous est étroite

Le deuil se doit de remplir une mission psychique définie qui consiste à établir une séparation entre les morts d'un côté, les souvenirs et les espérances des survivants de l'autre.

Une citation de Sigmund Freud dans Totem et Tabou, pour commencer cette lettre, qui prolonge – sans la compléter tout à fait – la précédente.

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Une série de tweets (avec illustrations) qui explique avec justesse la douleur de la perte

So grief is like this: There’s a box with a ball in it. And a pain button. In the beginning, the ball is huge. You can’t move the box without the ball hitting the pain button. It rattles around on its own in there and hits the button over and over. You can’t control it - it just keeps hurting. Sometimes it seems unrelenting. Over time, the ball gets smaller. It hits the button less and less but when it does, it hurts just as much. It’s better because you can function day to day more easily. But the downside is that the ball randomly hits that button when you least expect it.

For most people, the ball never really goes away. It might hit less and less and you have more time to recover between hits, unlike when the ball was still giant.

I told my step dad about the ball in the box […] he now uses it to talk about how he’s feeling : “The Ball was really big today. It wouldn’t lay off the button. I hope it gets smaller soon.”

Slowly it is.

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Comment faire le deuil lorsque les dépouilles manquent ?

Notre condition d’être civilisé se mesure à la façon dont nous traitons les morts.

Comment honorer la mémoire des personnes disparues dans la Méditerranée ou le désert de Sonora, alors que leur humanité leur a été déniée de leur vivant ?

“These people had families, had friends, had a name that they were given at birth, […] that’s something that we hope to restore to them in death.”

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En 1985, la police de Philadelphie a bombardé une maison qui abritait le groupe révolutionnaire anarcho-primitiviste MOVE, tuant onze habitant·es de la maison sur treize : six adultes et cinq enfants. Il y a quelques semaines, il a été révélé que les restes de Tree Africa et Delisha Africa, deux adolescentes tuées lors de l’assaut, ont été conservés dans deux universités américaines et utilisés comme objet d’études, à l’insu de la famille survivante. Ce scandale n’est qu’un exemple parmi bien d’autres de l’utilisation de restes humains d’afro-américain·es patrimonialisés dans des musées, étudiés dans des écoles de médecines… Cet article expose une proposition de loi de rapatriement et de protection des sépultures afro-américaines, sur le modèle existant concernant les restes humains et culturels des peuples autochtones américains.

Today, the remains of at least 2,000 African Americans — possibly many more — are in museums, medical collections and universities around the United States. Black burial grounds were plundered for research until the early twentieth century. For instance, construction crews discovered thousands of remains at the Medical College of Georgia in Augusta in 1989, most of which had been stolen from a graveyard for Augusta’s poor and Black citizens between 1835 and 1913. In other cases, the remains of Black people did not even reach the grave before being taken into collections. For example, the body of Nat Turner — the freedom fighter who was hanged and skinned in 1831 for leading a rebellion — is thought to have entered the ‘cadaver trade’, which supplied US anatomy classrooms.

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En 1951, des cellules cancéreuses ont été prélevées, sans son consentement, sur Henrietta Lacks, une patiente afro-américaine atteinte d’un adénocarcinome. Ses cellules ont servi à créer la première lignée cellulaire immortelle d'origine humaine, nommée HeLa. Elles continuent aujourd’hui de se diviser en laboratoire et ont permis de développer le vaccin contre la poliomyélite, d’améliorer la recherche sur le cancer et le syndrome de Down, et certaines cellules ont même été envoyées dans l’espace pour y être étudiées. La famille de Henrietta Lacks n’a été informée de l’existence de cette lignée cellulaire qu’en 1975, près de 25 ans après sa mort. Depuis, une stèle lui rendant hommage a été érigée, et un accord a été trouvé entre le National Institute of Health et les descendants de Lacks, concernant l’utilisation de la lignée cellulaire.

Her immortal cells will continue to help mankind forever.

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L’année dernière, la France a restitué à l’Algérie les crânes de 24 combattants algériens fusillés puis décapités en 1849, lors de la guerre de colonisation française. Après avoir été exposés sur place, comme trophées de guerre, les restes ont été remisés dans les caves des collections du Musée de l’homme. Cet article de Rosa Moussaoui revient sur le processus qui a mené à leur restitution.

Un siècle et demi plus tard, le statut de ces restes mortuaires est le cruel symbole de la barbarie de la conquête de l’Algérie. Il témoigne, aussi, des politiques d’oubli que partagent l’ex-métropole et l’ex-colonie. Pour l’État français, ces têtes sont de simples « objets scientifiques ». Comme les têtes maories restituées à la Nouvelle-Zélande en 2012, le crâne du chef insurgé kanak Ataï, rendu à ses descendants en 2014, ou encore la dépouille de Saartjie Baartman, la « Vénus hottentote », rapatriée et inhumée en Afrique du Sud en 2002.

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The Earth is closing on us
pushing us through the last passage
and we tear off our limbs to pass through.
The Earth is squeezing us.
I wish we were its wheat
so we could die and live again.
I wish the Earth was our mother
so she'd be kind to us.
I wish we were pictures on the rocks
for our dreams to carry as mirrors.
We saw the faces of those who will throw
our children out of the window of this last space.
Our star will hang up mirrors.
Where should we go after the last frontiers ?
Where should the birds fly after the last sky?
Where should the plants sleep after the last breath of air ?
We will write our names with scarlet steam.
We will cut off the hand of the song to be finished by our flesh.
We will die here, here in the last passage.
Here and here our blood will plant its olive tree.

Mahmoud Darwish, The Earth Is Closing On Us, traduction d’Abdullah al-Udhari

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