cailloux n°90 : corps et âmes

Aujourd'hui nous parlerons du corps, en commençant par le corps mort, pour finir par le corps bien vivant.

Pour commencer, ce joli strip de l'illustratice Carson Ellis, créé pour le projet The Infinite Corpse, une BD collaborative s'inspirant du jeu surréaliste le cadavre exquis.

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Dans Conversations avec un article, un podcast créé par Marc Jahjah (dont j'avais déjà parlé), on évoque les Queer Death Studies, soit les études queers sur la mort. Il s'agit d'un champ de recherche visant à étudier la mort, le mourir et le deuil en subvertissant les binarités et normes qui organisent une division entre les morts (et donc les vies qu'elles dénouent) dignes de faire l'objet d'un deuil et celles à peine considérées comme des pertes.

Dans le numéro de la revue que l'article présenté introduit, j'ai été intéressée par la recherche autoethnographique de Stine Willum Adrian, à partir du décès de son enfant, trois semaines après sa naissance, du fait d'une cardiopathie congénitale qui n'avait pas été détectée. Elle s'interroge sur la façon dont les technologies configurent l'idée de responsabilité dans le décès périnatal.

Dans son cas, elle a refusé une échographie à la 19e semaine de grossesse, qui aurait pu permettre de détecter la cardiopathie, menant alors à un dilemme et une décision, celle-ci amenant à prendre d'autres décisions à plus ou moins long terme : interrompre la grossesse, le plus souvent avant la 22e semaine, mener la grossesse à terme et prévoir une série d'opérations chirurgicales risquées, ou encore mener la grossesse à terme et accompagner l'enfant jusqu'à son décès avec des soins palliatifs. Elle remarque cependant que, si cette dernière option est proposée aux parents aux États-Unis à l'annonce du diagnostic, elle ne l'est pas au Danemark, car les normes du care y sont différentes.

Ainsi, les technologies ne permettent pas de résoudre la question de la responsabilité dans le deuil périnatal, mais au contraire, induisent de nouvelles décisions possibles, informées de façon souvent implicite par les normes sociales en vigueur.

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La mort du côté de la téléréalité : une thanatopractrice réagit à un vieil épisode de Keeping Up With The Kardashians dans lequel Kriss Jenner tente de lancer une conversation familiale autour de leurs dispositions funéraires.

Et puis j’ai découvert récemment (grâce aux tweets de Laura Goudet) le docu-réalité The Casketeers qui montre le travail d'une maison funéraire à Auckland. Ils sont très impliqués dans leur mission d'accompagner les morts et les vivants, parfois farfelus – particulièrement Francis, le patron un poil obsessionnel de Tipene Funerals. C'est vraiment touchant et assez pudique – on ne voit presque pas le corps des défunts et assez peu les familles.

Dans l'épisode 3 de la première saison, on passe d’un moment terrible où Francis et Fiona chantent, seuls, sous la pluie battante, pour les funérailles d’un bébé auxquelles la mère ne peut assister, à un passage presque comique sur la passion dévorante de Francis pour les souffleurs de feuilles, et c'est comme la vie : des trucs tragiques, des trucs idiots.

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Onward to the grave !

La nouvelle BD d’Alison Bechdel, The Secret to Superhuman Strength part d’un sujet en apparence trivial – le rapport de l'autrice à l'exercice physique – mais est en réalité un récit sur son rapport au corps, aux émotions, au vieillissement, à la finitude.

Comme ses ouvrages précédents (Fun Home, Are you my mother?) c’est une autobiographie et elle évoque son enfance, ses parents, ses compagnes, son travail, dans ce bel exercice d’introspection. Et j’y ai trouvé les mêmes qualités et les mêmes défauts : les passages centrés sur les références littéraires sont souvent bavards et me sortent du récit, mais il y a de très beaux moments, profonds, sincères et drôles.

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As I got into lifting, it began to dissolve the thick connective tissue in my brain between “working out” and “being as attractive and tiny as possible.”

Je lis depuis peu les articles et la newsletter de Casey Johnston alias “A Swole Woman”, qui encourage la pratique de l'haltérophilie chez les femmes, une activité considérée comme “masculine”, au lieu du culte de l'activité cardio “féminine”, orientée vers la perte de poids.

Je conseille d’ailleurs la lecture de cet article, pour comprendre à quel point la grossophobie est ancrée dans nos cultures. Il est en anglais et malheureusement je ne crois pas qu'il ait été traduit.

For 60 years, doctors and researchers have known two things that could have improved, or even saved, millions of lives. The first is that diets do not work. Not just paleo or Atkins or Weight Watchers or Goop, but all diets. Since 1959, research has shown that 95 to 98 percent of attempts to lose weight fail and that two-thirds of dieters gain back more than they lost. The reasons are biological and irreversible. As early as 1969, research showed that losing just 3 percent of your body weight resulted in a 17 percent slowdown in your metabolism—a body-wide starvation response that blasts you with hunger hormones and drops your internal temperature until you rise back to your highest weight. Keeping weight off means fighting your body’s energy-regulation system and battling hunger all day, every day, for the rest of your life. The second big lesson the medical establishment has learned and rejected over and over again is that weight and health are not perfect synonyms.

The most effective health interventions aren't actually health interventions—they are policies that ease the hardship of poverty and free up time for movement and play and parenting. […] Policies like this are unlikely to affect our weight. They are almost certain, however, to significantly improve our health.

Qu'à cela ne tienne, ces 4 épisodes de La Série Documentaire sont également éclairants (je n'en ai pas un souvenir précis car je les ai écoutés il y a 2 ans, mais j'avais été marquée par les interventions de Gabrielle Deydier).

Et puis, Gras Politique, un collectif queer et féministe de lutte contre la grossophobie, a édité une brochure à destination des soignant·es, afin d'accueillir au mieux les personnes grosses.

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Ce très beau texte de l'autrice Roxane Gay sur son expérience de la chirurgie bariatrique.

After more than 15 years of refusing it, I made the decision to get weight-loss surgery on an ordinary day. At home in Lafayette, Indiana, a young man yelled at me to move my fat black ass while I was crossing a grocery store parking lot to my car. It was the last straw.

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Sur la “division de la responsabilité dans l'alimentation”.

Let children grow into the bodies that are right for them.

cailloux n°89 : une plante céleste

Aujourd’hui, je m’intéresse à ce que nous racontent les plantes. D’ailleurs, des musicien·nes donne une voix aux végétaux en mesurant les fluctuations de conductivité (liées au déplacement de l’eau dans la plante) entre une feuille et l’autre, pour les transposer en musique.

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Cet article présente les hypothèses de certains biologistes selon laquelle la cuticule transparente des feuilles des plantes ferait office de lentille pour une forme de vision, conférant à la feuille le statut d’œil ou plutôt d’ocelle. En cherchant à en savoir plus je suis principalement tombée sur des débats entre chercheurs qui laissent la place au doute quand à cette théorie. On sait que les plantes synthétisent la lumière, mais certaines semblent percevoir davantage : des images composées de formes et de couleurs. Ainsi, Boquila trifoliolata, une liane d’Amérique du Sud, imite l’apparence des plantes les plus proches d’elles. L’article parle d’une expérimentation montrant que la plante a changé la forme de ses feuilles pour qu’elles ressemblent à celle de la plante artificielle sur laquelle elle s’accrochait, ce qui prouverait qu’il s’agit d’une forme de vision et non d’une communication chimique via l’air ou le système racinaire… Mais je ne trouve la source nulle part, sauf peut-être dans un article en allemand derrière un paywall, ce qui constitue beaucoup d’obstacles que je ne surmonterai pas cette fois. J’ai en revanche trouvé cette chaîne youtube au nom presque mystique : Pil Pil Voqui Can SeePil Pil Voqui étant le nom chilien de Boquila trifoliolata – qui reproduit cette expérimentation de façon informelle. Ça ne fait pas office de preuve scientifique, mais c’est chouette quand même !

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Cet article raconte la rencontre entre le kudzu et les États-Unis. Pueraria montana est une vigne venue du Japon dont les vertus sont reconnues et exploitées en Asie du Sud-Est depuis des centenaires. Elle est arrivée aux États-Unis à la fin du 19e, lors d’une Exposition Universelle, et recouvre désormais une portion non-négligeable du Sud du pays.

Alors qu’elle était vantée, lors de son introduction, pour l’ombre agréable qu’elle fournit, le peu d’entretien qu’elle nécessite, sa facilité de propagation permettant de recouvrir les sols et éviter leur érosion… plusieurs états interdisent désormais la vente de ses graines (et c’est également le cas en Union Européenne) : elle est devenue une plante envahissante.

À ce propos, je vous recommande vivement cet épisode du podcast Bons Plants sur les espèces envahissantes végétales ou animales – on y parle par exemple du frelon à pattes jaunes, souvent nommé frelon asiatique. Valérie Chansigaud et François Lasserre, les deux invité·es, offrent un point de vue très politique sur cette question mais aussi plus largement sur notre rapport au vivant. (Et ça me donne envie de le réécouter, tiens !)

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Je pense très régulièrement à ce petit strip de Tommy Attwood qui donne la parole à une plante d’intérieur.

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Dans le Timée, Platon explique que l’âme principale de l’humain (enfin “l’homme”) se situe au sommet du corps, nous érigeant à la verticale, notre tête s’enracinant dans le ciel, car nous sommes “une plante, non pas terrestre, mais céleste...”

Chez Aristote, dans le Traité sur les parties des animaux, on retrouve l’idée d’une verticalité commune aux humains et aux végétaux, servant d’argument pour les opposer :

À mesure que la chaleur, qui élève, devient plus faible, et l'élément terreux plus abondant, le corps des animaux est plus petit et les pattes nombreuses ; les pattes finissent même par disparaître et le corps traîne sur le sol. En continuant dans cette voie, les êtres vont jusqu'à avoir le principe vital en bas et la partie où se trouve la tête finit par être immobile et insensible : ils deviennent des plantes avec le haut du corps placé en bas et le bas en haut. En effet, les racines jouent chez les végétaux le rôle d'une bouche et d'une tête, tandis que la semence se trouve à l'opposé : elle se forme en haut à l'extrémité des pousses.

Après avoir lu l’article dont je tire les citations ci-dessus, il m’est arrivé une aventure dont j’ai tiré un micro-drame en 2 actes, intitulé “Arbres”. Je vous le livre ici.

Acte 1

Le boulanger me dit “Bonjour Madame”, je demande un croissant et le jeune homme qui discutait avec lui avant que j’arrive dit, en me désignant du menton “Mais c’est vrai en fait, comment tu sais si quelqu’un est un homme ou une femme ?” Gêné, le boulanger lui répond “Mais arrête on voit que c’est une dame”. J’interviens alors pour dire que c’est vrai que c’est une bonne question, mais je n’ai pas le temps d’entamer la conversation que le jeune homme rétorque au boulanger qu’il y a “des non… des non-binaires truc comme ça”.

Acte 2

Le boulanger me donne mon croissant et le jeune homme renchérit “Ouais c’est vrai on dirait c’est pas des humains” il hésite puis ajoute, rigolard “On dirait, on dirait c’est des arbres !”

Je me dis qu’arbre c’est pas si pire et je paye mon croissant.

Fin.

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Profitant de notre absence, une patate douce a germé dans sa corbeille. On l’a appelée Yolanda (comme le personnage de la série animée Bojack Horseman, une axolotl anthropomorphe dont les houppes branchiales ressemblent beaucoup aux germes pourpres des patates douces) et elle pousse désormais à toute vitesse dans un peu d’eau. Depuis cette photo, elle a tellement grandi qu’elle sera bientôt transvasée dans un pot, avec du terreau.

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Des liens :

El1
Sphex
Jaggery
Don Belton
Louise Rosenblatt

1

J’ai, à une occasion, exprimé sur les réseaux sociaux ma préférence pour le pronom personnel neutre “él” comparativement à “iel”, qui me semble avoir d’abord été pensé pour l’écrit (la présence de cette semi-voyelle /j/ me chagrine) tandis qu’él est l’intermédiaire parfait à l’oral entre elle et il. Je l’emploie lorsque je demande à de jeunes parents “Él a quel âge ?” à propos de leur bébé, ce qui évite de les vexer si j’utilise le mauvais pronom.
Mon argumentaire n’a pas eu l’air de convaincre grand monde, il a même vivement contrarié certaines personnes. Il faut reconnaître que, pour le moment, él n’est pas entré·e dans le langage courant, mais je garde bon espoir !

cailloux n°88 : caring letters

Pour commencer, une image, issue d'un entretien avec la chercheuse Rebecca Jordan-Young : un fil à trois brins pour évoquer le sexe, le genre et la sexualité.

Premièrement, un fil est une fibre entortillée, et « à trois brins » signifie qu'il y a trois filaments. Lorsqu'ils sont tissés ensemble, ils semblent être une seule et même chose parce qu'ils sont fermement liés. Ils peuvent être démêlés d'une certaine façon, mais ils trouvent une grande partie de leur matière dans le fait d'être tressés ensemble. Sur le plan conceptuel, on peut séparer le sexe, le genre et la sexualité - c'est utile de les dissocier - mais sur le plan ontologique, ce n'est pas clair. Je ne suis pas en train de dire que dans la réalité, ils constituent des domaines objectivement séparés et je ne pense pas non plus qu'il s'agit de parties d'un domaine universel ou « objectivement réel » du sexe. Je pense que ce sont des constructions qui nous aident à comprendre comment nous divisons l'expérience humaine, que ce sont différentes façons d'appréhender des dimensions de la vie.

Deuxièmement, en anglais, le mot yarn signifie « histoire ». L'histoire que nous nous racontons à propos des relations entre le sexe, le genre et la sexualité, consiste à dire qu'ils font partie d'une seule et même chose et qu'ils devraient « naturellement » s'accorder d'une façon particulière. Cette façon particulière, c'est l'idéal hétéronormatif, qui considère que les corps qui ont certains types de parties devraient aller avec certains types de désirs pour d'autres corps avec d'autres types de parties et qu'ils devraient également aller avec un ensemble de façons d'être dans le monde – différents traits de caractère, différentes compétences, différents rôles... J'appelle également cela le « forfait tout compris » (package deal) du sexe, du genre et de la sexualité. Le fait que les scientifiques appréhendent de façon critique certaines formes de sexualité, alors que d'autres formes sont admises telles qu'elles sont, semble alors naturel.

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A Dialogue on Love d'Eve Kosofsky-Sedgwick, pionnière des études queer, est un texte personnel – elle y relate sa psychothérapie après son premier cancer du sein. Il est donc très différent de ses écrits théoriques, tout en y étant nécessairement lié. Son écriture singulière mêle prose et vers – une forme japonaise appelée haibun, utilisée pour les récits de voyages – mais aussi les notes de son thérapeute1, Shannon.

The hour seems quiet and it occurs to me to ask, as I haven't before, whether Shannon has any idea how obsessively I document our meetings. (Not really.) And, by implication, whether he thinks it is a bad idea. (No!)
He volunteers that I seem like someone for whom words have a big ontological importance – like things don't quite exist till I've said them. “Or,” I say, “maybe it's more about loss – things exist without words, but without words I've no safeguard against losing them the next minute.”

Elle y parle de son symptôme le plus constant – le désir de ne pas vivre –, de la profondeur de la relation qui se noue avec son thérapeute, un homme blanc, cisgenre, hétérosexuel, si différent d'elle et auquel elle s'identifie pourtant, de ses relations amicales et amoureuses lumineuses, de sa sexualité, de sa violence, du plaisir qu'elle trouve dans la pensée et dans les mots…

“You know,” I finally say, “I need to tell you, restoring an intact family of origin is not at the top of my list of priorities. In fact, I'd say it's probably on the list of things I don't want to happen.”
“Really? I can see why it might not be a priority, but why would you not want it to happen?”
“Well, I can see that maybe I need to piece together a history. But I don't see why I need an intact family now, in the present. And everything in my whole life, since I've had any say about it, has been about a completely different principle of affiliation.
“Like, people who come or stay together because they love each other – can give each other pleasure – have real needs from each other. Not structured around blood and law.
“I hate the idea

that you're born sewn up
in a burlap bag with a
few other creatures,

and you have to claw
and fight inside that burlap
bag for your whole life.

Cette lecture me bouleverse – de la même façon que je l'ai été lorsque j'ai lu Saturne de Sarah Chiche, l'été passé.

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Un article lu il y a plusieurs années et auquel je pense encore souvent : il relate en détail l'expérimentation du psychiatre Jerome Motto dans les années 70, sur la prévention du suicide.

La position clinique défendue par Motto me semble très pertinente lorsqu'on se trouve face à une personne qui se méfie du soin ou de la relation thérapeutique, que la question du suicide se pose ou pas. (Je m'oriente également dans ces situations grâce à la notion de “relation d'amarrage”, développée par Colette Pitici.)

La postcard intervention imaginée par Motto consiste à maintenir le lien avec une personne après sa prise en charge à l'hôpital pour une tentative de suicide, par le biais de courriers, sobres et courts, envoyés à intervalles réguliers – une fois par mois durant les 4 premiers mois, tous les deux mois les 8 mois suivants.

It has been some time since you were here at the hospital, and we hope things are going well for you. If you wish to drop us a note we would be glad to hear from you.

Après cette première année, une “caring letter” est envoyée tous les trois mois durant 4 ans – soit 24 lettres, du début à la fin de l'intervention. Le contenu de la lettre varie légèrement d'une fois à l'autre, et elle est accompagné d'une enveloppe non-timbrée à l'adresse de l'hôpital, au cas où la personne souhaiterait répondre.

Just a note to say that we hope things are going well, as we remain interested in your well being. Drop us a line anytime you like.

Cela semble si simple, naïf même, et pourtant cette étudeet d'autres depuis – ont montré que la suicidalité des sujets baissait significativement suite à cette intervention, et ce pour des années.

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Sandra Laugier sur les catastrophes, la vulnérabilité et l'éthique du care :

Si le care est le souci quotidien du proche, on peut se demander comment l’appliquer à des situations lointaines et exceptionnelles. J. Tronto propose une définition se voulant la plus générale possible du care, de sorte que ses analyses doivent porter au-delà des seules relations entre personnes d’un proche entourage :

“Au niveau le plus général, nous suggérons que le care soit considéré comme une activité générique qui comprend tout ce que nous faisons pour maintenir, perpétuer et réparer notre « monde », de sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible. Ce monde comprend notre corps, notre soi et notre environnement, tous éléments que nous cherchons à entrelacer en un réseau complexe de soutien à la vie.”

Si le care est affaire de responsabilité relationnelle, il est aussi peut-être, mieux que des grands principes universels, l’éthique adaptée aux situations de détresse et à l’attention due aux autres vulnérables.

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Enfin, une citation issue de À l'écoute du patient, de Patrick Casement (dont j’ai déjà parlé ici) :

Nul ne peut faire se développer une autre personne. On peut seulement inhiber le développement ou le permettre. Il faut donc que les thérapeutes comprennent le processus de développement et la dynamique de ce qui l'inhibe.
[…]
Il existe une tentation, enracinée dans les connaissances acquises de la théorie psychanalytique, pour les analystes et les thérapeutes d'essayer de diriger le processus analytique plutôt que de le suivre. Comme pour les nourrissons, le processus de croissance analytique a son propre élan. Les nourrissons dont la croissance naturelle n'est pas perturbée se sèvrent ordinairement d'eux-mêmes, et ils peuvent faire eux-mêmes l'apprentissage de la propreté également, lorsqu'ils sont prêts. Les patients, de la même manière, résisteront souvent à une application prématurée de connaissances théoriques et d'idées préconçues à leur sujet, afin de rétablir la nécessaire « période d'hésitation » (Winnicott, 1958). Sans l'espace créé par cette hésitation il ne peut y avoir de place pour la découverte ou le jeu analytiques. Avec lui, il y a place, dans chaque analyse et chaque thérapie, pour la redécouverte et le renouvellement de la théorie.

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Ça y est, cette infolettre a eu 3 ans. Le temps file, on ne la voit pas grandir, etc. D'ailleurs, elle a gagné cette année une centaine d’abonné·es, par de sporadiques et fulgurantes poussées de croissance qui me surprennent à chaque fois.

Certain·es d'entre vous ont reçu et lu 87 lettres, pour d'autres celle-ci sera la première… quoi qu'il en soit, j'espère que vous y trouvez à chaque fois un petit quelque chose, un caillou à garder dans votre poche.

Pour l'année qui vient et qui s'annonce fort chargée, j'aimerais continuer à vous écrire sur le même rythme semi-sesquimestriel2 (toutes les trois semaines quoi). On verra !

Avant de se quitter, quelques onglets ouverts :

  1. PostSecret (Controversy)

  2. Juju

  3. Phalène brumeuse

  4. Bokashi (compostage urbain)

  5. Dancing With The Birds

  6. Geneviève Asse

1

Je trouve intéressant qu’il ait accepté de fournir ses notes. Du côté des thérapeutes, on pense plutôt à demander l’autorisation aux patient·es d’utiliser le matériel clinique et à l’anonymiser, et ce qui est produit à beau être issu d’une relation thérapeutique, cela reste unilatéral. Ici, l’insertion des notes dans la trame du texte permet de se figurer la relation de façon plus fine. À ce propos, lors d’une réunion de pôle de l’hôpital où j’étais en stage ces derniers mois, les soignant·es se demandaient comment rendre compte de leur travail aux décisionnaires et même le partager à une plus large audience – cf. la crise de l’hôpital public et de la psychiatrie en général. Une psychologue a notamment témoigné de la relation transformatrice et du travail créatif effectué avec une enfant, devenue adolescente puis jeune adulte, en tentant de s’affranchir du dogmatisme que l’institution sécrète. En l’écoutant, il m’a semblé que la forme la plus pertinente pour témoigner de cette expérience serait un article co-écrit par elle et cette jeune femme (cette suggestion lui a plu, j’espère le lire un jour) Si vous avez connaissance d’écrits cliniques de ce type, ça m’intéresse ! Le format du mémoire d’élaboration qui est requis à l’université ne s’y prête pas, mais j’aimerais un jour, si l’occasion se présente, écrire quelque chose de ce genre moi-même.

2

Inventer des mots : et pourquoi pas ?

cailloux n°87 : cuisiner pour les fantômes

L'odeur des truffes nous intriguait, Felipe et moi. Si les champignons ont encore besoin de soleil pour se développer, la truffe, elle, croît dans l'obscurité la plus complète et ne révèle son existence que par l'odeur qu'elle dégage. Son mode d'existence paraissait proche de celui de nos morts (le souvenir de nos morts est le parfum des défunts qui nous interpellent). D'autant que, par sa nature, le champignon, qui n'est ni animal ni plante, a plus d'un point commun avec les fantômes.

J’ai lu récemment deux ouvrages de Ryoko Sekiguchi : Dîner fantasma et La Voix sombre. Dîner fantasma relate les diverses tentatives de Ryoko Sekiguchi et Felipe Ribon de préparer des repas pour les fantômes, notamment en faisant infuser des tranches de truffes dans de l’eau chaude, imprégnant toute l’atmosphère de la pièce de leur odeur. Quelques jours après l’avoir lu, je suis passée devant une épicerie italienne et ça sentait la truffe jusque dans la rue. La nuit suivante, j’ai rêvé de fantômes.

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Quant à La Voix sombre, j’en ai extrait de nombreuses citations, mais je partagerai celle-ci aujourd’hui, car j’y ai reconnu l’importance qu’a eu pour moi l’odeur, mais aussi les cheveux.

De nos jours, les traces d'une personne sont principalement conservées dans la forme du support visuel. Même si la voix a sa part dans les vidéos, on pense rarement à la conserver seule, séparément des images.
Désormais, mourir implique que le corps se réduit à tout ce qui est de l'ordre du virtuel. Avant l'invention de la photographie et des enregistrements audio, quand le corps disparaissait, il restait aux vivants certains objets qui l'avaient accompagné, et son odeur imprégnée sur ses vêtements.
Et l'écriture, la trace des gestes de cette personne, si elle savait écrire.
Et les portraits peints, pour ceux qui avaient les moyens.
Et les cheveux.

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Il y a 4 ans, Christian Boltanski était interviewé sur France Culture ; il y parle de son travail, de son processus créatif, de sa vie aussi, avec beaucoup d’humour. (Il raconte notamment qu’il avait imaginé fonder une religion, le “Christianisme”, dont il aurait été le seul fidèle (et le dieu ?)) Il évoque également une œuvre qui m’inspire beaucoup, bien que je ne l’ai jamais vue : Les Archives du Cœur, située sur l’île de Teshima, au Japon. On peut y faire enregistrer les battements de son cœur, qui rejoignent une collection de centaines d’autres battements d’inconnu·es, que l’on peut écouter dans la pénombre.

Je crois peu à la vérité. L’art est fait pour montrer la vie mais pas pour dire la vérité. […] Toutes les œuvres que j’ai faites sont une tentative pour trouver une réponse à des questions que je me pose. Naturellement, il n’y a pas de réponse. […] Une question amène une autre question, mais n’amène pas de réponse.

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Grâce à la newsletter Muzeodrome, j’apprends l’existence du Musée scandinave du collage, une cabane rénovée par une artiste norvégienne, Miss.Printed, qui présente 3 à 4 expositions par an, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. On peut voir un aperçu sur instagram de l’exposition de cet été, New York State of Mind – j’aime particulièrement les couleurs de cette œuvre de Patti Robinson.

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Le collage est une pratique chère à mon cœur, que j’ai utilisée en atelier à médiation artistique, aussi bien comme animatrice que comme participante. Je sais que c’est un goût partagé par Stephanie Atlan qui en diffuse régulièrement sur twitter et instagram et par Tiphaine Monange qui parle de sa pratique personnelle dans cet article.

While I’m at work on a collage, poring over magazines in a trancelike state, nothing else can be demanded of me. The absurdity of the task is my greatest pleasure, with very little guilt involved. I have cultivated no skills for hosting, sewing, stitching, cooking, no athletic gifts: this one is purely hedonistic and selfish. It brings no pleasure to anyone but me, promises no satisfaction, no productivity goal. They’re no records: every couple of years, I pick up the old notebooks, peruse them, then tear them apart. None of this was meant to keep.

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Depuis que j’ai rendu et soutenu mon mémoire de recherche, mon énergie créative, jusqu’alors concentrée vers l’obtention de mon M1 de Psychologie clinique, s’éparpille gaiement : ces dernières semaines j’ai cousu des tshirts, des robes, des gilets, préparé la réalisation d’une vidéo que je tournerai cet été, réactivé un projet de jeu de société coopératif en dormance depuis 3 ans… sans doute parce que je sais que dès que l’année universitaire reprendra, je me replongerai avec passion dans la clinique, exclusivement, et ce jusqu’au diplôme (keyn eyne hore).

Mais certaines choses vont continuer d’avancer durant les mois qui viennent, à leur rythme. Un projet de bande-dessinée, initié il y a longtemps, va voir le jour prochainement – ne parlons pas encore de date. Nous en avons écrit le scénario à 6 mains en rigolant beaucoup, avec Sara Piazza et Juliette Mancini (qui assure la partie dessin de l’affaire) et vous pouvez en voir un tout petit aperçu ici. Joie !

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Quatre onglets avant de se quitter pour les vacances :

  1. Niue

  2. Haïbun

  3. Moon Tree

  4. Le Sphinx du Troène, Sphinx Ligustri

À bientôt dans vos boîtes mails, pour fêter les 3 ans des cailloux* !

cailloux n°86 : à la périphérie

À rebours de la tendance estivale, la fréquence de ces lettres s’accélère un peu ces dernières semaines : c’est que j’ai davantage de temps devant moi et plein de choses à partager.

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Un article intéressant sur les liens entre les sciences naturelles et humaines et le colonialisme, qui infusent encore notre rapport au savoir.

In time, the classification of plants became a natural stepping-stone to a more sinister classification of humans. In 1758, the Swedish botanist and taxonomist Carl Linnaeus — whose name lives on at the Linnean Society of London, which prides itself as “the world’s oldest active society devoted to natural history” — classified humans into four groups that corresponded to the Americas, Europe, Asia and Africa and were organized on the basis of color: red, white, yellow and black. The color of skin was then made to correspond to the “humors” — the four main fluids of the body that were thought in medieval science to determine a person’s physical and mental qualities.

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Le 16 juillet dernier, Karapiru, un homme de la tribu Awá au Brésil, est mort du COVID. À la fin des années 60, Karapiru vivait sur un territoire appelé Harakwá, “le lieu que nous connaissons”, dans l’état du Maranhão, quand des prospecteurs ont découvert que cette portion de l’Amazonie renfermait les plus grosses réserves de minerai de fer du monde, ainsi que du manganèse, du cuivre et de l’or. Gênant l’expansion du gisement, les Awá ont été méthodiquement tués par les karaí (non-indiens) venus exploiter leur territoire, et Karapiru a vu mourir sa femme, ses enfants, ses frères et sœurs. Blessé par une balle de plomb, il a réussi à s’enfuir, passant les 10 années qui suivirent en isolation totale dans la forêt, pensant être le seul survivant de sa tribu. Il a finalement été repéré par un fermier qui l’a accueilli chez lui en échange de travaux de bûcheronnage. L’apparition de cet homme parlant un langage que personne ne connaissait à suscité la curiosité et, après des essais infructueux de mise en contact avec diverses tribus, on a fait venir un jeune homme, Xiramuku, qui n’était autre que le seul enfant de Karapiru ayant survécu à l’attaque. On peut voir et entendre Karapiru raconter leurs retrouvailles dans cette courte vidéo. Il s’est alors installé dans le village où vivait son fils avec d’autres Awá et y a vécu jusqu’à maintenant, luttant toujours pour les droits et l’autodétermination des peuples autochtones au Brésil.

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J’ai appris récemment, en écoutant cet épisode du podcast Vivons heureux avant la fin du monde, que les terres rares qui servent à fabriquer nos smartphones (entre autres), ne sont pas si rares que ça : il y en a un peu partout sur la planète. Cependant, tous les gisements ne sont pas exploités, car l'extraction et le raffinage de ces métaux est catastrophique d’un point de vue environnemental – rejet de métaux lourds, d’acide sulfurique et d’éléments radioactifs aux effets dévastateurs sur la faune, la flore et la population. C’est pourquoi les pays dits développés ont fermés leurs exploitations, préférant empoisonner d’autres parties du monde. Je vous spoile la fin du podcast : la meilleure chose à faire face à ce constat est faire durer votre smarphone le plus longtemps possible, bien que ce soit rendu difficile par les constructeurs, qui empêchent la réparation autonome de leurs produits et les rendent obsolètes au fur et à mesure des mises à jour de leur système d’exploitation.

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Je suis allée voir à l’Institut d’Art Contemporain à Villeurbanne l’exposition Periphery of the Night, une monographie du cinéaste thaïlandais Apichatpong Weerasethakul. (Si vous vous demandez comment se prononce son nom – avec un accent français : api-tchat-pong oui-ra-sé-ta-coun, seulement 2 syllabes de plus que mon nom complet, que l’on peut même abréger en Apichatpong, son prénom, suivant l’usage thaïlandais.) Il est surtout connu pour sa Palme d’Or en 2010 avec Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures, mais je dois avouer que je n’ai jamais vu ses longs-métrages.

Si vous avez l’occasion d’aller à l’IAC d’ici novembre, alors vous devriez : c’est onirique, mélancolique et puissant, la scénographie est intéressante et les vidéos ne sont pas trop longues (j’aime les formes courtes, en vidéo, spectacle, ou en littérature).

Si non, alors vous pouvez tout de même visionner sur youtube Blue, réalisée en 2018, une de mes vidéos préférées. Je ne veux pas trop en dire car il faut simplement la regarder, mais cela débute avec une femme allongée sous une couverture bleue, cherchant le sommeil au milieu de la jungle thaïlandaise.

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Et puis pour terminer, je teste quelque chose, un genre de micro-autoportrait, en creux et transitoire : la liste des onglets ouverts dans le navigateur web de mon smartphone.

  1. Kopi Luwak

  2. Alan Syliboy

  3. The Sad Ghost Club

  4. Le jardin de mémoire

  5. Le festival du Péristyle

  6. Bacurau

  7. Jinbei (vêtement)

(Comme ça je peux les fermer, hop !)

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