cailloux n°72 : l'oiseau inconnu

C'était si doux et on était si bien. Personne ne l'a dit mais à ce moment-là, c'est devenu clair pour tout le monde que l'oiseau n'était pas venu par hasard.
Le lendemain après-midi, on est allés faire une balade dans la campagne alentour sur un chemin cerné de hautes herbes. Un orage se préparait et le vent agitait violemment le ramage des peupliers qui bordaient le champ. On avait emmené la pie qui passait d'épaule en épaule ou sautillait derrière nous, ce qui nous obligeait à nous retourner sans arrêt pour savoir où elle était. À un moment, alors qu'on l'attendait, elle est arrivée de nulle part en vol plané, s'est posée successivement sur chacune de nos têtes, puis sur celle de Jean-François, un très long moment, avant de s'envoler vers un arbre, puis un autre d'où elle s'est mise à nous regarder. L'orage a fini par éclater. Sous les rafales, la campagne semblait devenue folle et ça ressemblait un peu à la fin du monde. On commençait à être trempés et il allait falloir rentrer mais la pie ne semblait pas décidée. Dans le tourbillon de vert et de vent, Jean-François s'est approché d'elle, l'a appelée une ou deux fois. Alors elle a poussé un dernier cri et a disparu pour toujours dans la pluie.

Avant que j'oublie, d'Anne Pauly, raconte la perte de son père ; "ma racaille unijambiste, mon roi misanthrope, mon vieux père carcasse" avec toute l'ambivalence et la tendresse possible.

Il se trouve que cet été, je n'ai lu que des livres qui parlent du deuil. Je jure que je ne l'ai pas fait exprès. Il faut dire que la question est assez omniprésente, depuis quelques temps. Cette récolte de cailloux* sera peut-être indigeste – trop de mélancolie tue la mélancolie ? – mais le thème s'est vraiment trouvé tout seul.

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Mécanismes de survie en milieu hostile d'Olivia Rosenthal, dont je ne peux pas dire que “ça parle du deuil” comme si ça permettait de faire le tour de la question. Je ne saurais même pas dire, précisément : ça parle de la mort, de la violence, de la lutte contre (la mort et la violence), de choses qui se glissent dans les interstices ou qui rampent hors de crevasses et sans doute de choses que je n’ai pas encore saisies.

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Parfum de glace de Yôko Ogawa, traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle, sur une jeune femme qui se rend compte, après le suicide de son jeune mari, qu'elle ne le connaissait pas vraiment. C'est une histoire de mémoire, olfactive surtout, celle qui transporte en un instant dans un lieu et un moment.

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Puis L'Année de la pensée magique de Joan Didion, traduit de l'anglais par Pierre Demarty, qui relate l'année qui a suivi le décès de son mari, John Gregory Dunne.

Je n'ai pas compris que je commençais à peine à faire le travail du deuil. Jusqu'à présent, j'avais été confrontée seulement à la douleur, non pas au deuil. La douleur était passive. La douleur survenait. Le deuil, l'acte de faire face à la douleur, demandait de l'attention.

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Entre temps, j'ai vu passer plusieurs fois cet extrait de Yoga, d'Emmanuel Carrère (que je n’ai pas lu). Pourquoi les enfants savent-ils si bien parler de la mort ? (J'ai bien une théorie mais…)

Mon amie Ruth Zylberman m'envoie ces deux courtes lettres d'un garçon de huit ans à sa grand-mère pendant les purges de 1936 en Union soviétique. Voici la première : « Chère Babouchka, je ne suis pas encore mort. Tu es la seule personne que j'aie au monde et je suis la seule que tu aies. Si je ne meurs pas, quand je serai grand et que tu seras très très vieille, je travaillerai et prendrai soin de toi. Ton petit-fils, Gavrik. » Et la seconde: « Chère Babouchka, je ne suis pas mort cette fois non plus. Il ne s'agit pas de la fois dont je t'ai parlé dans ma dernière lettre. Je continue à ne pas mourir. »

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Je suis morte. J'en suis revenue. J'ai pu vieillir.
Je suis devenue à mon tour quelqu'un qui soigne. Passer l'essentiel de ses journées à l'écoute de la couleur secrète du monde et du plus obscur de la détresse humaine est peut-être un choix curieux. Mais une solitude qui se sent comprise devient, parfois, enfin supportable.

Et puis je viens de commencer et de terminer Saturne, de Sarah Chiche, qui m'a attrapée dès la dédicace: “Aux vulnérables et aux endeuillés”. Je me disais qu'il y serait écrit quelque chose qui m’appartient. C'est effectivement le cas, mais j'y ai trouvé également des choses que je n'aurais jamais imaginées, absolument autres. Elle raconte dans le désordre la mort de son père, son enfance, la guerre en Algérie, la famille qui détruit, l'amour brûlant de ses parents, sa propre enfance, le deuil sans fin, son effondrement et la vie qui reprend.

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Au plus fort de l'orage, il y a toujours un oiseau pour nous rassurer. C'est l'oiseau inconnu, il chante avant de s'envoler.

Ce court poème de René Char dans Les Matinaux, m’accompagne depuis longtemps. Parfois me console, parfois me met en colère. Où est-il, ce foutu oiseau ? Je crois que je ne suis pas la seule : confer ce post-scriptum d'une des lettres perdues qui constituent le cœur de l'exposition Les lettres ordinaires d'Adrianna Wallis, aux Archives nationales.

p.s. l'oiseau qui chantera, ce sera moi


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