cailloux n°75 : \ka.ju\

Quoi de plus agaçant que de réaliser après avoir cliqué sur “envoyer” que j’ai oublié d’inclure un caillou ? Celui-ci aurait dû se trouver quelque part dans les cailloux n°74 : the sound of the sun.

Les personnes sourdaveugles utilisent habituellement la langue des signes pour communiquer : la personne qui écoute pose ses mains sur celles de la personne qui signe, et vice-versa, l’une après l’autre. Cependant, la langue des signes est une langue visuelle, dans la configuration des signes mais aussi car elle repose largement sur les expressions faciales. Ce sont autant de choses qui ne peuvent être transmises en signant successivement dans les mains de l’autre. Aux États-Unis, des personnes sourdaveugles ont commencé à développer le protactile ou PT, une langue qui utilise la paume de la main pour transmettre les informations de manière plus précise. Comme on le voit dans cette vidéo, on use également de tapotements sur la cuisse, le bras ou le dos pour rendre l’interaction complexe, suivre les réactions de l’autre, comme le font les personnes voyantes, qu’elles soient sourdes ou entendantes.

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Je sais que la saison se prête plutôt aux feel-good movies mais je suis sûre que vous connaissez des gens qui les conseillent bien mieux que moi. Pour rester dans le ton habituel donc, j’ai regardé hier le docu-farfelu Dick Johnson is dead de Kirsten Johnson, et j’ai pleuré pendant les 90 minutes du film, en riant en même temps. Le père de Kirsten Johnson, Dick, est un vieux monsieur plein d’autodérision et de bonhommie, un ancien psychiatre qui a perdu sa femme 7 ans auparavant, après des années à la voir s’éloigner dans le territoire brumeux d’Alzheimer. Il est, lui aussi, atteint de cette maladie neurodégénérative, et ses enfants et lui savent ce qui l’attend. Les moments de documentaire “classique” alternent avec des séquences où Dick se prête à jouer des morts accidentelles – avec l’aide de cascadeurs professionnels, suivies de tableaux ultra-kitsch le montrant au paradis. Un traitement par l’humour, l’absurde et l’outrance pour tenter de conjurer la perte. Le film n’est pas parfait, mais Dick est merveilleux.

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Sur twitter, l’artiste Christina Riley poste des diptyques tous plus jolis les uns que les autres, juxtaposant une photo de l’océan et un caillou assorti, trouvé lors de la même promenade. Il est peut-être question qu’elle en fasse des petits tirages prochainement mais pour le moment, pour les voir, il faut aller farfouiller dans ses tweets passés.

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Sur le site qui lui sert à “ranger tout son bazar”, slowpress a mis en ligne plusieurs autoportrait en captures d’écran, de jolis portraits en creux – my favourite kind. J’y ai aussi découvert The Electric Zine Maker, un petit logiciel pour bidouiller des zines. J’écris mes rêves depuis plusieurs années dans l’application Notes de mon téléphone (la meilleure application) et j’ai toujours remis à plus tard mon envie d’en faire un zine perso, par flemme de me coltiner le travail sur indesign. Peut-être que je prendrai le temps de le faire, en 2021 ?

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On sait bien que 2021 ne sera pas moins pourrie que 2020, que 2020 n’est pas une anomalie, 366 jours globalement moisis qui surviennent comme ça, pour rien. On a malgré tout envie de croire qu’avec le passage du 31 décembre au 1e janvier, quelque chose pourra changer. C’est bien possible, après tout, mais on ne peut pas compter que sur les symboles et le hasard du calendrier.

C’est pourquoi je termine cette dernière collecte de cailloux de l’année avec Jakuta Alikavazovic, à la recherche d’Espérance. Peut-être l’avez-vous vue ?

Aussi étrange que cela puisse paraître, penser contre moi-même, cela supposerait, dans mon cas, de renoncer au pire. À la certitude du pire. Ce serait cela, pour moi, la vraie transgression. D’où vient-elle, d’ailleurs, cette soi-disant certitude ? Peut-être des années 90, de la guerre en ex-Yougoslavie, le pays que mes parents ont quitté pour Paris vers 1970. Cette guerre, je ne l’ai pas vécue concrètement - moi qui suis née et ai vécu en France - mais c’est concrètement qu’elle a dévasté ma famille, mon rapport aux origines, au monde et, sans doute, au réel. Et, dans ce rapport au réel qui est le mien depuis, le pire est toujours certain. Donc, plutôt que de renoncer à mon humanisme, comme on semblait m’y inviter, j’ai décidé d’essayer de renoncer à mes peurs.


Cette newsletter approximativemensuelle est écrite par Alexia Chandon-Piazza. Elle est née de l'envie de garder une trace de mes lectures et de sortir de l’immédiateté des réseaux.

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