cailloux n°85 : des eaux troubles

Aujourd’hui, une lettre peut-être moins thématique que les précédentes, mais j’espère que vous y trouverez un fil à tirer.

*

Lorsque les plantes voyagent en bateau, au fil de la colonisation et des migrations

Maria Thereza Alves s’intéresse à des plantes dont la circulation fut accidentelle et souvent inaperçue : la flore de ballast. L’expression désigne les plantes importées par les navires marchands dont les cales, lorsqu’elles n’étaient pas pleines, étaient lestées de ballast composé de terre, de pierres, de sable et d’autres débris. Ce mélange contenait aussi des graines et des pousses et quand le ballast était débarqué pour que soient à nouveau emplies les cales, une dissémination discrète commençait, transformant furtivement la flore locale en l’hybridant d’essences nouvelles.

*

Sur les bryophytes (ou mousses) et notre relation avec ces plantes si particulières

In Gathering Moss, Kimmerer attempts to trace the hidden history of these ancient plants (so little has been written down). Northern people, she discovers, traditionally lined their boots and mittens with soft mosses for insulation. Carolus Linnaeus, the so-called father of modern plant taxonomy, reports that he slept on a bedroll of portable Polytrichum moss as he travelled among the indigenous Sami of Lappland. Pillows made of Hypnum mosses were said to induce special dreams in the sleeper. Fishermen once used moss to clean freshly caught salmon. Most amazing of all, moss was often used for nappies and sanitary towels: as Kimmerer notes, Sphagnum moss can absorb 20 to 40 times its weight in water, a feat that easily rivals the performance of Pampers.

*

Ce que le changement climatique fait aux modes d’alimentation des peuples autochtones en Alaska.

“My kids and my grandkids will probably never hunt a seal on the ice,” she repeats. “Six hundred years of hunting seals is gonna stop with us or with you, because it’s not safe, and because it’s further out, and because we don’t have the ice that we used to have.”
She’s talking about a loss of tradition, yes, but also a loss of sustenance. Four apples in Kotzebue cost fifteen dollars today; a pound of pork is about the same. When goods come only by boat or plane, and intermittently at that; when weather still limits travel; when a virus, layered on top of climate change and relative isolation, further limits the movement of people and products—what happens next? And if food can’t be gathered directly from the land or the sea—then from where?”
[…]
She calculates her needs for the year ahead based on a diet of salmon four times a week. She picks berries every day to amass thirty gallons for the winter. Sausage will come from moose or caribou—however many she and her husband can get. Chickens in the backyard offer reliable eggs.
“If you’re an Alaska Native,” she told me in August, “you’re meal planning for the whole year right now.” Because of a way of life, yes. Because of tradition, yes. But also because of climate change. Because of management and rights and access and supply chains. Because a mixed cash-subsistence economy means there are only so many hours in the day to work for money and then to gather and hunt for food. Because of uncertainty—so many uncertainties: the movement of caribou, the movement of people, the arrivals of planes carrying goods and more. Because of the virus.

*

La tête de la statue de la reine Victoria, qui trônait devant l’assemblée législative du Manitoba à Winnipeg a été jetée dans la rivière Assiniboine.

Les manifestant·es s’étaient rassemblé·es lors d’une marche Every Child Matters, organisée à la suite des nombreuses découvertes de charniers sur les terrains de pensionnats religieux où des enfants autochtones ont été envoyés de force, séparés de leurs familles et nations, pour les “assimiler” ; des pratiques qui ont perduré jusque dans les années 90. Comme toujours, se pose la question des réparations pour ces vies ôtées et brisées, ces cultures perdues et opprimées – maintenant que ce qui était su est enfin médiatisé.

*

Deux émissions radiophoniques qui m’ont plu : l’une sur la réparation – réparer des objets, faire avec ses mains, mais aussi être réparé par la pensée d’autrui, ici Spinoza – l’autre, les remèdes à la mélancolie de la danseuse et chorégraphe Nadia Vadori-Gauthier – sur le vide dont nous sommes faits et qui nous lie avec tout ce qui existe, sur la tristesse ou bien la joie qui augmente notre capacité d'agir.

*

Il existe une autre musique vivante. J'ai déjà promis à Roger que nous nous munirions de nos lampes de poche cet automne et que nous irions dans le jardin pour chasser les insectes qui sonnent à la manière de petits violons dans l'herbe et parmi les massifs et les bordures de fleurs. Le son de l'orchestre des insectes enfle et pulse nuit après nuit, du milieu de l'été jusqu'à la fin de l'automne où les nuits froides rendent les petits instrumentistes rigides et gourds. Puis, lorsque le froid persiste et après une ultime note, tout se tait.

Le sens de la merveille, Rachel Carson, traduit par Bertrand Fillaudeau

*

Et pour clore cette lettre, une note de bas de rage, trouvée sur le site de slowpress

C'est toujours le même souhait: que chaque earthling dispose des conditions matérielles et psychiques qui permet la réparation, la révolte, le rêve.