cailloux n°88 : caring letters

Pour commencer, une image, issue d'un entretien avec la chercheuse Rebecca Jordan-Young : un fil à trois brins pour évoquer le sexe, le genre et la sexualité.

Premièrement, un fil est une fibre entortillée, et « à trois brins » signifie qu'il y a trois filaments. Lorsqu'ils sont tissés ensemble, ils semblent être une seule et même chose parce qu'ils sont fermement liés. Ils peuvent être démêlés d'une certaine façon, mais ils trouvent une grande partie de leur matière dans le fait d'être tressés ensemble. Sur le plan conceptuel, on peut séparer le sexe, le genre et la sexualité - c'est utile de les dissocier - mais sur le plan ontologique, ce n'est pas clair. Je ne suis pas en train de dire que dans la réalité, ils constituent des domaines objectivement séparés et je ne pense pas non plus qu'il s'agit de parties d'un domaine universel ou « objectivement réel » du sexe. Je pense que ce sont des constructions qui nous aident à comprendre comment nous divisons l'expérience humaine, que ce sont différentes façons d'appréhender des dimensions de la vie.

Deuxièmement, en anglais, le mot yarn signifie « histoire ». L'histoire que nous nous racontons à propos des relations entre le sexe, le genre et la sexualité, consiste à dire qu'ils font partie d'une seule et même chose et qu'ils devraient « naturellement » s'accorder d'une façon particulière. Cette façon particulière, c'est l'idéal hétéronormatif, qui considère que les corps qui ont certains types de parties devraient aller avec certains types de désirs pour d'autres corps avec d'autres types de parties et qu'ils devraient également aller avec un ensemble de façons d'être dans le monde – différents traits de caractère, différentes compétences, différents rôles... J'appelle également cela le « forfait tout compris » (package deal) du sexe, du genre et de la sexualité. Le fait que les scientifiques appréhendent de façon critique certaines formes de sexualité, alors que d'autres formes sont admises telles qu'elles sont, semble alors naturel.

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A Dialogue on Love d'Eve Kosofsky-Sedgwick, pionnière des études queer, est un texte personnel – elle y relate sa psychothérapie après son premier cancer du sein. Il est donc très différent de ses écrits théoriques, tout en y étant nécessairement lié. Son écriture singulière mêle prose et vers – une forme japonaise appelée haibun, utilisée pour les récits de voyages – mais aussi les notes de son thérapeute1, Shannon.

The hour seems quiet and it occurs to me to ask, as I haven't before, whether Shannon has any idea how obsessively I document our meetings. (Not really.) And, by implication, whether he thinks it is a bad idea. (No!)
He volunteers that I seem like someone for whom words have a big ontological importance – like things don't quite exist till I've said them. “Or,” I say, “maybe it's more about loss – things exist without words, but without words I've no safeguard against losing them the next minute.”

Elle y parle de son symptôme le plus constant – le désir de ne pas vivre –, de la profondeur de la relation qui se noue avec son thérapeute, un homme blanc, cisgenre, hétérosexuel, si différent d'elle et auquel elle s'identifie pourtant, de ses relations amicales et amoureuses lumineuses, de sa sexualité, de sa violence, du plaisir qu'elle trouve dans la pensée et dans les mots…

“You know,” I finally say, “I need to tell you, restoring an intact family of origin is not at the top of my list of priorities. In fact, I'd say it's probably on the list of things I don't want to happen.”
“Really? I can see why it might not be a priority, but why would you not want it to happen?”
“Well, I can see that maybe I need to piece together a history. But I don't see why I need an intact family now, in the present. And everything in my whole life, since I've had any say about it, has been about a completely different principle of affiliation.
“Like, people who come or stay together because they love each other – can give each other pleasure – have real needs from each other. Not structured around blood and law.
“I hate the idea

that you're born sewn up
in a burlap bag with a
few other creatures,

and you have to claw
and fight inside that burlap
bag for your whole life.

Cette lecture me bouleverse – de la même façon que je l'ai été lorsque j'ai lu Saturne de Sarah Chiche, l'été passé.

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Un article lu il y a plusieurs années et auquel je pense encore souvent : il relate en détail l'expérimentation du psychiatre Jerome Motto dans les années 70, sur la prévention du suicide.

La position clinique défendue par Motto me semble très pertinente lorsqu'on se trouve face à une personne qui se méfie du soin ou de la relation thérapeutique, que la question du suicide se pose ou pas. (Je m'oriente également dans ces situations grâce à la notion de “relation d'amarrage”, développée par Colette Pitici.)

La postcard intervention imaginée par Motto consiste à maintenir le lien avec une personne après sa prise en charge à l'hôpital pour une tentative de suicide, par le biais de courriers, sobres et courts, envoyés à intervalles réguliers – une fois par mois durant les 4 premiers mois, tous les deux mois les 8 mois suivants.

It has been some time since you were here at the hospital, and we hope things are going well for you. If you wish to drop us a note we would be glad to hear from you.

Après cette première année, une “caring letter” est envoyée tous les trois mois durant 4 ans – soit 24 lettres, du début à la fin de l'intervention. Le contenu de la lettre varie légèrement d'une fois à l'autre, et elle est accompagné d'une enveloppe non-timbrée à l'adresse de l'hôpital, au cas où la personne souhaiterait répondre.

Just a note to say that we hope things are going well, as we remain interested in your well being. Drop us a line anytime you like.

Cela semble si simple, naïf même, et pourtant cette étudeet d'autres depuis – ont montré que la suicidalité des sujets baissait significativement suite à cette intervention, et ce pour des années.

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Sandra Laugier sur les catastrophes, la vulnérabilité et l'éthique du care :

Si le care est le souci quotidien du proche, on peut se demander comment l’appliquer à des situations lointaines et exceptionnelles. J. Tronto propose une définition se voulant la plus générale possible du care, de sorte que ses analyses doivent porter au-delà des seules relations entre personnes d’un proche entourage :

“Au niveau le plus général, nous suggérons que le care soit considéré comme une activité générique qui comprend tout ce que nous faisons pour maintenir, perpétuer et réparer notre « monde », de sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible. Ce monde comprend notre corps, notre soi et notre environnement, tous éléments que nous cherchons à entrelacer en un réseau complexe de soutien à la vie.”

Si le care est affaire de responsabilité relationnelle, il est aussi peut-être, mieux que des grands principes universels, l’éthique adaptée aux situations de détresse et à l’attention due aux autres vulnérables.

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Enfin, une citation issue de À l'écoute du patient, de Patrick Casement (dont j’ai déjà parlé ici) :

Nul ne peut faire se développer une autre personne. On peut seulement inhiber le développement ou le permettre. Il faut donc que les thérapeutes comprennent le processus de développement et la dynamique de ce qui l'inhibe.
[…]
Il existe une tentation, enracinée dans les connaissances acquises de la théorie psychanalytique, pour les analystes et les thérapeutes d'essayer de diriger le processus analytique plutôt que de le suivre. Comme pour les nourrissons, le processus de croissance analytique a son propre élan. Les nourrissons dont la croissance naturelle n'est pas perturbée se sèvrent ordinairement d'eux-mêmes, et ils peuvent faire eux-mêmes l'apprentissage de la propreté également, lorsqu'ils sont prêts. Les patients, de la même manière, résisteront souvent à une application prématurée de connaissances théoriques et d'idées préconçues à leur sujet, afin de rétablir la nécessaire « période d'hésitation » (Winnicott, 1958). Sans l'espace créé par cette hésitation il ne peut y avoir de place pour la découverte ou le jeu analytiques. Avec lui, il y a place, dans chaque analyse et chaque thérapie, pour la redécouverte et le renouvellement de la théorie.

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Ça y est, cette infolettre a eu 3 ans. Le temps file, on ne la voit pas grandir, etc. D'ailleurs, elle a gagné cette année une centaine d’abonné·es, par de sporadiques et fulgurantes poussées de croissance qui me surprennent à chaque fois.

Certain·es d'entre vous ont reçu et lu 87 lettres, pour d'autres celle-ci sera la première… quoi qu'il en soit, j'espère que vous y trouvez à chaque fois un petit quelque chose, un caillou à garder dans votre poche.

Pour l'année qui vient et qui s'annonce fort chargée, j'aimerais continuer à vous écrire sur le même rythme semi-sesquimestriel2 (toutes les trois semaines quoi). On verra !

Avant de se quitter, quelques onglets ouverts :

  1. PostSecret (Controversy)

  2. Juju

  3. Phalène brumeuse

  4. Bokashi (compostage urbain)

  5. Dancing With The Birds

  6. Geneviève Asse

1

Je trouve intéressant qu’il ait accepté de fournir ses notes. Du côté des thérapeutes, on pense plutôt à demander l’autorisation aux patient·es d’utiliser le matériel clinique et à l’anonymiser, et ce qui est produit à beau être issu d’une relation thérapeutique, cela reste unilatéral. Ici, l’insertion des notes dans la trame du texte permet de se figurer la relation de façon plus fine. À ce propos, lors d’une réunion de pôle de l’hôpital où j’étais en stage ces derniers mois, les soignant·es se demandaient comment rendre compte de leur travail aux décisionnaires et même le partager à une plus large audience – cf. la crise de l’hôpital public et de la psychiatrie en général. Une psychologue a notamment témoigné de la relation transformatrice et du travail créatif effectué avec une enfant, devenue adolescente puis jeune adulte, en tentant de s’affranchir du dogmatisme que l’institution sécrète. En l’écoutant, il m’a semblé que la forme la plus pertinente pour témoigner de cette expérience serait un article co-écrit par elle et cette jeune femme (cette suggestion lui a plu, j’espère le lire un jour) Si vous avez connaissance d’écrits cliniques de ce type, ça m’intéresse ! Le format du mémoire d’élaboration qui est requis à l’université ne s’y prête pas, mais j’aimerais un jour, si l’occasion se présente, écrire quelque chose de ce genre moi-même.

2

Inventer des mots : et pourquoi pas ?